Emplois aidés : la Ligue de l'Enseignement mobilisée aux côtés du Mouvement associatif

Mercredi 6 septembre, en Conseil des ministres, le gouvernement a réaffirmé sa décision de limiter le nombre de contrats aidés à 310 000 en 2017 contre 460 000 en 2016, soit 150 000 de moins. Dans ce contexte, la Ligue de l’enseignement reste mobilisée aux côtés du Mouvement associatif pour exiger le maintien du nombre de contrats aidés en 2017 et 2018 et le lancement d’une concertation sur le sujet. Elle déplore en particulier la confusion faite par le gouvernement dans ce communiqué entre service civique et emplois aidés. La Ligue s’associe par ailleurs au CNEA pour demander au gouvernement de ne pas sacrifier les contrats aidés au profit d’un unique investissement sur la formation.
Pour faire entendre ses préoccupations, La Ligue de l’enseignement rencontrera dans les prochains jours, Jean-Marc Borello, Président du groupe SOS, qui s’est vu confier le 5 septembre 2017, une mission d’analyse de l’ensemble des dispositifs d’accès à l’emploi et de redéfinition des "modalités d’emploi, de formation, de qualification et d’insertion des publics les plus précaires dans le tissu économique".
Il s’agira de l’alerter en particulier sur les effets conjugués de la série de décisions budgétaires récentes ou à venir (gel des dotations aux collectivités locales et réforme de la taxe d’habitation, réduction budgétaire des crédits de la Politique de la Ville et de l’Egalité femmes-hommes, incertitude sur le devenir du fonds de soutien aux activités périscolaires, réduction de l’enveloppe des emplois aidés, réforme de l’ISF,…) sur la qualité et la quantité des services d’intérêt général rendus par les associations à la population. Les conclusions de la mission devront être rendues à la Ministre du travail, Muriel Penicaud, d’ici la fin de l’année.
René TRUSSES, Président

RAPPORT MORAL 2017

Que la Ligue nationale ait ressenti la nécessité de publier une nouvelle plaquette sur la LAÏCITÉ indique bien que la bataille des idées fait rage en ces temps bouleversés. Des socles de valeurs fondamentales, petit à petit, sont sapés sournoisement. Sans centre de gravité, beaucoup de gens flottent. Les principes fondateurs de la laïcité sont contournés, dévoyés. Soyons-en conscients. C’est tous les jours, dans le quotidien, qu’il faut faire face. Je pense que les choses vont encore s’accélérer.

 

Vous le savez, la Ligue de l’Enseignement 65 participe au débat, mais il faut mieux faire, et tous ensemble, siège fédéral, associations, partenaires, amis. Chaque mois nous diffusons une lettre sur les sujets d’actualités, les réalisations associatives et les chantiers à entreprendre. Le film « La fabrique du citoyen » a été diffusé au cinéma de Vic-Bigorre. Cela n’est pas suffisant ; d’autres associations doivent le programmer. Deux débats ont  été organisés : l’un sur les « crimes industriels » avec Maître TEISSONNIERE, un autre sur « l’égalité hommes-femmes ». C’est le rôle et la fonction de notre Fédération.

 

Le monde laïque s’est quelque peu dispersé. Rappelons ici l’existence historique du C.D.A.L.  le Comité départemental d’Action laïque qui regroupait les Mouvements laïques , les syndicats ouvriers et enseignants, les partis de gauche, la F.C.P.E. créée par la Ligue et le Syndicat des Instituteurs. Rappelons que le premier président LE GOF était un syndicaliste de la C.G.T. et l’un des organisateurs de la Résistance dans les H-P. Je propose que nous travaillions, nous tous acteurs de l'émancipation, à nous regrouper autour d'actions à définir ensemble.

 

La démocratie politique doit être couplée à la démocratie sociale pour améliorer le droit des travailleurs en matière de libertés publiques et droits syndicaux, le droit aux retraites, le droit à gérer les entreprises et les assurances sociales.

 

Les besoins sur le plan social, économique, culturel, sportif sont énormes et notre jeunesse très mal en point. Notre école républicaine n’est plus émancipatrice. Et l’enseignement catholique demande que soit revu le contrat d’association entre l’Etat et l’enseignement confessionnel  et exige davantage de moyens et toujours moins de contrôle et de contraintes.

 

Il faut nous attendre à des années difficiles pendant lesquelles nous rappellerons que la vertu est l’âme de la démocratie et que l’action volontaire et militante pour l’Intérêt général apporte une autre dimension que les conflits d’intérêts qui rompent le pacte républicain.

 

Une bonne part de la population est en souffrance. Ne l’oublions pas.

 

« Je suis de ceux qui pensent et affirment, écrivait Victor Hugo, qu’on peut détruire la misère….Les législateurs, les gouvernants doivent y songer sans cesse ; tant que le possible n’est pas fait, le devoir n’est pas rempli ».

 

Nous avons un peu oublié que l’Education populaire a l’ambition de faire partager le patrimoine mais aussi les richesses. C’est en cela une volonté des plus nobles et des plus exaltantes. Il est reconnu que la France a relativement résisté à la dite crise en raison de l’organisation des Services Publics, ces Services Publics, patrimoine de ceux qui n’en ont pas d’autre. Défendons d’arrache pieds ces S.P.

 

Allons encore plus loin pour dire, modestement, mais sûrement, que nos activités ont comme objectif le plein épanouissement de chacun. Et que nous nous préoccupons surtout de bonheur. Mais les freins sont nombreux. Je citerai, pour finir, Georges BERNANOS :

 

« On ne comprend rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute vie intérieure ».

 

Et la vie intérieure des êtres, même et surtout si cette richesse n’est pas cotée en bourse, est essentielle et beaucoup plus déterminante pour la société que l’argent aléatoire des mécènes. Nous, pour faire société, nous misons résolument sur l’énergie joyeuse, sur la joie profonde de faire œuvre collective.

 

                                                                                  René TRUSSES, président

 


Spéciale 70 ans

Ce pas de plus

Le 8 mars 1946, la Fédération des Œuvres Laïques des Hautes-Pyrénées était créée. Ses fondateurs à la sortie d’une guerre atroce s’inscrivaient volontairement dans un projet de reconstruction du pays. Dans ce projet, ils étaient bien conscients qu’après des années de barbarie, il était nécessaire de développer, avec les mesures sociales et économiques, l’Éducation, le sport, la culture, les bases d’une citoyenneté active et critique. Il faut souligner qu’ici, dans notre département, le monde ouvrier a contribué d’une manière décisive à créer notre Fédération. Il faut dire aussi que l’Éducation populaire trouvait enfin une légitimité auprès de l’État.

 

La mission qui lui était confiée : « Compléter en matière d’éducation l’action des divers ordres d’enseignement en favorisant, coordonnant et contrôlant l’activité des œuvres péri- scolaires, des mouvements et institutions de jeunes et, plus généralement, de toutes entreprises propres à promouvoir, dans la nation,  la pensée, la culture et la conscience (1) ». Fin de citation. Merveilleux programme. On comprend que surgissait l’idée que l’Éducation ne se limitait plus à l’École et que se posaient les perspectives d’éducation, de formation dans tous les lieux de vie et pour tous les âges. Voilà pour les fondations. Voilà notre héritage et aussi notre patrimoine. Encore que ce mot patrimoine n’est pas tout à fait approprié ici puisqu’ il signifie « l’Héritage du père ». Et justement nous refusons toute tutelle parce que notre Mouvement est centré sur l’émancipation pour arriver à penser par soi-même, pour bénéficier d’une liberté de conscience, pour nous libérer des  tutelles paralysantes, pour vivre un monde où l’Homme est à la mesure de l’Homme » comme l’affirmait Protagoras, déjà,  sous l’Antiquité.

 

On peut dire sans forfanterie de toutes des générations  qui se sont succédé à la F.O.L. qu’elles ont construit la maison autant que la maison les a construites. Ainsi, s’est mis en place tout un patrimoine immatériel dont la pratique de la laïcité a toujours été  la clé de voûte. Parce que la laïcité a une valeur essentielle, et qu’elle survit parce que, justement, elle est opérationnelle dans la  vie institutionnelle, dans la vie de chacun, dans la vie de tous, et dans la construction collective. Parce que cette valeur est motrice pour travailler à l’Intérêt Général, dans le respect de chacun.

 

Je veux relever quelques anecdotes assez significatives de notre démarche. Quelques choses vécues, vues ou entendues, en somme.

 

Quand Robert, par exemple, dans les années 1955, sillonnait les rues de Tarbes à bicyclette et traînant une remorque chargée de livres destinés aux écoles, il préfigurait magnifiquement les futurs bibliobus. Quand Henri traçait des terrains de fortune pour des enfants, il décrochait le sport à l’école de l’esprit militaire qu’on voulait toujours lui affecter. Quand Félix parcourait le département avec un projecteur 16 mm dans sa voiture personnelle, il préfigurait aussi la grande aventure des ciné-clubs. La FOL a été jusqu’à compter 67 ciné-clubs dans le département. Au-delà de Robert, Henri, Félix, je veux rendre hommage à tous ceux qui ont œuvré,  à tous ceux qui œuvrent,  pour une société laïque et qu’il faut, je crois,  élever au rang des bâtisseurs.

 

Un élu départemental nous dit à la fin d’une séance mémorable, c’était en 1979 : « En somme, si on vous comprend bien à la F.O.L., vous préférez apprendre à planter des pommes de terre que de fournir des frites. Cet élu, traduisait, en fait, un  principe de l’Éducation populaire : celui qui consiste à ne pas apporter des outils aux populations mais à aiguiser les outils dont elles sont d’ores et déjà dotées plus qu’on ne croit.

 

C’est en 1980, nous avons convié sept conseillers généraux et l’Inspecteur d’Académie dans un centre de vacances à Taussat, sur le bassin d’Arcachon ;  nous voulions y organiser des classes de découvertes. Un des conseillers, sortant du chenal, pantalons retroussés et  jambes ruisselantes avait clamé son enthousiasme : « Messieurs, moi, je suis pour l’aide du Conseil Général ! ». Il a sans doute été efficace puisque ses collègues ont été persuadés du bien fondé de notre initiative. Pour la première fois, dans ce département, les classes de découverte étaient possibles.

 

Quand Serge qui fut président de la F.O.L .répondait à un  sceptique que les « Œuvres », ce n’était pas un mot passéiste, mais qu’il fallait entendre que nous étions des « oeuvriers » ; il rejoignait encore  J. Macé qui disait de nous que nous étions des « camionneurs d’idées ».

 

Hélias, le célèbre conteur pendant un Mai du Livre 1980 : « Vous êtes fatigués, mais vous tenez l’élixir de vie ». Un autre intervenant, on ne va pas le nommer : « Vous êtes étonnants, vous, à la fol. Même fatigués, vous travaillez ! »

 

Une autorité départementale pensait en 1971 qu’on pouvait interdire une pièce pour le Jeune public en raison d’une réplique : « Le roi doit obéir au peuple » ; il lui a été objecté que quand un roi doit obéir au peuple, on est dans le cadre d’une monarchie constitutionnelle. Cette autorité devait donc déclarer, en toute logique, qu’elle était pour une monarchie  tout court. La pièce a tout de même connu une belle carrière.

 

Une  auditrice faisait signer un livre au grand poète Eugène Guillevic, au Marcadieu ; elle dit à l’oreille du poète : « C’est dommage qu’il y ait si peu de monde. Réponse de Guillevic : J’ai compté, il y avait 90 personnes. La semaine dernière, j’étais à Beaubourg, ils étaient moins de trente, Madame.

 

L’an dernier, l’écrivain Laurent Mauvignier, après deux heures d’interview en public,  nous écrit : « Il souffle du côté de Tarbes  un petit air de résistance et- de liberté.

 

Quand le personnel de la Municipalité de Tarbes a livré les nouvelles poubelles, nous n’étions pas là. Le personnel municipal a alors écrit sur les étiquettes, non pas FOL, mais « la maison du Livre ». Ce personnel ne savait pourtant pas qu’à la création de la Ligue, Jean  Macé  avait créé les premières bibliothèques populaires et qu’il avait construit une collaboration fructueuse avec Jules Verne et l’éditeur Hetzel. Il ne savait pas plus que la FOL en 1981 avait déposé un  projet de Maison du Livre à Tarbes avec, adjointe, une unité de traduction. Nous avions remarqué que beaucoup de plaquettes imprimées par des industriels locaux étaient rédigées en anglais, en allemand mais, hélas, pas en français. Le projet approuvé par la ville de Tarbes et le Conseil Général n’a pas, hélas,  trouvé de soutien dans les autres institutions.

 

C’est au Mai du Livre, au Marcadieu, Mamadou Diallo, conteur africain  raconte devant 200 personnes. C’est la joie communicative, une fusion incroyable entre l’artiste et le public. A la fin du spectacle, dans les coulisses, il me soulève de terre et me dit : « Mort à l’ignorance ! ».  Il nous faisait comprendre que la grande joie, c’est d’être présent à plus grand que soi.

 

Nous avions organisé, dans un collège, une rencontre d’une classe de sixième avec l’écrivain Pierre Gamarra. Un enfant lui dit : Vous êtes écrivain ? Ca alors ! Moi, je croyais  qu’un écrivain était toujours mort. Et vous écrivez des livres entiers ? Moi je croyais que vous n’écriviez que des dictées.

 

Un autre enfant, dans la cour d’un collège encore,  aperçoit l’écrivain Claude Cristol, un homme de grande stature, barbe grise et chevelure abondante et blanche. Il fonce sur lui, index tendu : C’est toi Victor Hugo ? Cristol, joueur : -  Oui ! - J’en étais sûr, je t’ai reconnu. Salut !

 

I986 fut une année faste.   Septembre, un écrivain F. Sautereau a voulu participer au stage de construction du Mai du Livre.  Nous construisons le  thème « Voyage au pays du réel ».L’écrivain  nous dit tout de go : « je veux écrire un  roman sur ce thème ». Novembre, nous recevons le manuscrit que nous envoyons à un éditeur pour la jeunesse. Manuscrit accepté et sortie promise pour le Mai. Entre temps, un cinéaste Jacky Elkine,  découvre ce manuscrit et propose de réaliser un  film « Valentine du bout du monde ». Les comédiens de la Cie des Tréteaux sont mobilisés. Le film sort en Mai.

 

Jean-François Clervois le premier spationaute français était notre invité. Il  nous avait dit : «  Bientôt, je vais m’élever dans le cosmos, mais je m’élève tous les jours… en lisant ».

 

J’ai vu une enfant de 10 ans à qui l’on a confié le  rôle d’arbitre au cours d’une rencontre USEP ; quel sérieux ! J’interroge sur cet arbitrage plusieurs jeunes joueurs à l’issue du match: « Elle est sévère, mais juste ».

 

J’ai vu dernièrement à Soues lors d’un cross de la solidarité, quatre gamins souriants franchir la ligne d’arrivée, main dans la main.

 

Il y a  à peine quelques semaines quand, après la magnifique pièce donnée au Pari dans le cadre d’une résidence, vous voyez cinq lycéens se précipiter sur les comédiens pour les assaillir de questions sur l’assassinat du poète  Lorca, vous avez du baume au cœur et, ce soir là, vous ne rentrez pas chez vous, les épaules basses.

 

Toutes ces rencontres nous ont enrichis. Et vous le voyez, nous vivons au quotidien une laïcité en acte, en marche, et nous interrogeons tous les jours les moyens de la faire vivre. Car la laïcité est une création continue qui suppose un effort important d’approfondissement dans toutes les activités humaines puisqu’elle a un caractère transversal. Dans son discours à la jeunesse Jaurès disait : « Le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ». Ce courage peut nous permettre de mesurer que le monde est sensible, que nous devons y être reliés par ces liens qui doivent être ceux de l’humanité. Penser le monde d’une manière sensible, concrète et touchante, matérielle et spirituelle. La spiritualité ici n’est pas forcément réductible à la religion. N’est-ce pas cette recherche d’une vie intérieure engagée pour donner un sens à la vie, à sa vie ? N’est-ce pas cette vie intérieure par laquelle on se découvre unique et humain ; par laquelle nous sommes présents au monde et par laquelle nous goûtons la saveur d’être ? Pensons à la jeunesse, aidons-la à ne pas s’abîmer, aidons-la à ne pas s’abandonner à la dépendance, aidons-la à éviter de se livrer sous emprise à des rêves de carton- pâte.

 

L’Éducation populaire peut permettre à tous de faire ce pas de plus, peut permettre à tous de faire un effort de conscience, pour mieux partager la vie, pour mieux faire société.

 

         (1)   Benigno Cacérés

 

                                                                                                             René  TRUSSES, Président de la Ligue de l’Enseignement des Hautes-Pyrénées

 


Intervention de Jean-Michel DUCOMTE, Président de la Ligue Nationale

Comme vient de le rappeler René Trusses, la Ligue de l’Enseignement a fêté ses 150 ans en même temps que la Fédération des Hautes Pyrénées soufflait ses 70 bougies, légitimement fière de sa contribution à l’affirmation d’une citoyenneté construite par l’éducation populaire et la culture au contact et en relation avec une forte tradition ouvrière.

 

La ville de Tarbes et le département des Hautes-Pyrénées doivent beaucoup à la constance de cette mobilisation, marquée par des temps forts comme le Mai du Livre.

 

Les liens entre la Ligue de l’Enseignement et les Hautes-Pyrénées sont d’ailleurs un peu plus anciens que ceux établis consécutivement à la création, le 8 mai 1946, de la Fédération des Œuvres Laïques des Hautes Pyrénées.

 

Lors du Congrès constitutif de la Ligue de l’Enseignement, en 1881, la Bibliothèque populaire cantonale de Tarbes et la Ville de Tarbes comptaient parmi les adhérents de la Ligue. Un habitant de Bagnères de Bigorre, Pauly, avait recueilli des souscriptions afin de faire venir des conférenciers de la Ligue. En 1900, Boué, professeur à Tarbes et conseiller d’arrondissement de Bagnères, Cénac, Maire d’Argelès et conseiller général, Lacaze, avocat à Lourdes et Tzlerne, étaient adhérents individuels de la Ligue.

 

Notre compagnonnage est donc plus ancien encore que celui que vous revendiquez, l’esprit de l’éducation populaire coulait dans vos veines aux temps anciens des commencements.

 

J’ai coutume de dire, parce que je le pense fortement, que la Ligue de l’Enseignement ne serait rien sans le concours de ses fédérations départementales. Ici, cette conviction prend la forme d’une évidence.

 

Mais, que cela vous rassure ou vous inquiète, je pense que le temps n’est pas venu de nous reposer. Si nous devons nous garder, comme nous y invitait Jean Macé, de revendiquer le droit de faire les élections, nous ne devons jamais renoncer à faire des électeurs.

 

Rien ne serait pire que de considérer que l’essentiel est désormais acquis. La confiance dans les règles démocratiques n’est pas une évidence qui s’imposerait par nature, elle se construit et elle s’entretient. Tout comme la légitimité de pouvoir issus du vote ne peut se perpétuer qu’au travers d’un souci de vérité dans les promesses formulées et dans leur mise en œuvre, la pertinence du modèle démocratique impose l’organisation d’un dialogue construit entre les représentants et les représentés. Tout cela n’est possible, comme le disait au XIXe siècle les fondateurs de la Ligue de l’Enseignement, que si l’on accepte de se donner les moyens « d’enseigner le peuple », de lui donner les clefs de compréhension du monde qui l’entoure, de le rendre acteur des évolutions qui s’y jouent, de lui donner en partage la responsabilité de maîtriser les défis qui le rendent incertain et dangereux.

 

Et force est de constater que les incertitudes et les périls n’ont jamais, autant qu’aujourd’hui, menacé la solidité du tissus social, que jamais la figurabilité de l’avenir n’est apparu si incertaine. L’humanité n’a jamais été aussi fermement interpellée sur son aptitude à rendre compte du destin qu’elle se construit, écartelée entre le souci de redonner aux générations futures le monde qu’elle leur a emprunté et la volonté, ici et maintenant, de doter la condition humaine d’une plus grande égalité, d’une plus grande fraternité.

 

Dans un livre paru en 2007, Marilia Amorim (raconter, démontrer…. survivre), professeur brésilienne de psychologie sociale, avançait l’hypothèse inquiétante selon laquelle, après avoir cherché à raconter le monde, puis, avec l’invention de la Modernité, avoir tenté de le comprendre, au travers d’un savoir narratif articulé autour d’un discours de origines, puis d’un savoir démonstratif attaché à élucider l’avenir, nous serions entré dans un monde dominé par un savoir pratique, celui que les grecs incarnaient dans la déesse Mètis. Il s’agit d’un savoir de survie, d’adaptation, utile à la résolution des défis de l’instant, sans mémoire et sans projet, dans lequel le rapport à l’autre est fait de défiance ou de complicité immédiate. Un savoir qui valorise, jusqu’à l’extrême, un individualisme, sans autre projet que la satisfaction égoïste de ses envies ou l’exorcisme de ses peurs.

 

Rien ne serait pire que de sacrifier à l’air du temps, rien ne serait plus dangereux que de considérer comme acquise l’impossibilité de donner figurabilité à l’avenir dans le cadre d’un projet collectivement et lucidement débattu, rien ne serait plus désespérant que de faire écho aux discours de ceux qui invitent à l’assoupissement civique en promettant de s’occuper de nous. En démocratie la confiance ne se proclame pas ni n’est acquise par principe, elle se construit.

 

Mais la société, le monde, les cadres au sein desquels se construit le débat politique ont changé  En quelques années, un quart de siècle tout au plus, les confortables repères qui structuraient les oppositions politiques ont perdu, sinon leur pertinence, du moins de leur précision. La communauté des citoyens, égaux en droit, l’alternative commode entre ceux qui croient aux vertus de l’ordre et ceux qui défendent le progrès, ne dissimulent plus les profondes divisions qui traversent la société française que l’on perçoit, fracturée en trois morceaux : une élite oligarchique peu nombreuse, égoïste, rapace, jamais repue ; une forte minorité d’exclus marginalisés, désespérée et parfois tentée par le recours à la violence et par des votes rageurs en faveur du pire; au milieu, une classe intermédiaire, diverse, dont les membres sont insérés dans la société et tentent de participer à son fonctionnement quotidien. Même si le constat est, à certains égards, rapide et réducteur et si d’autres oppositions, d’autres stratégies d’adaptation, de fuite ou de refus pourraient être identifiées, il dit assez bien l’illusion des discours politiques trop généraux qui ne concernent pas les premiers, transforment les seconds en simple collection de problèmes à résoudre, soit par la relégation soit par la sanction, et tentent maladroitement de dire aux derniers ce qu’ils souhaitent entendre. Tous les citoyens ont à dire, les exclus ou ceux qui se ressentent tels plus peut-être que tous les autres. C’est par leur aptitude à formuler leurs attentes, par leur capacité à le traduire en votes qu’ils se mettront en mesure d’entreprendre le long chemin en direction d’une citoyenneté de plein exercice.

 

Cette réalité sociale qui nous interpelle ne s’est pas construite seule. Le délitement des solidarités trouve explication dans les politiques urbaines ou du logement qu’il ne suffit plus de simplement dénoncer pour se rassurer ou de traiter sur un mode sécuritaire pour donner l’illusion que le mal est contenu. Ce qui importe c’est une exigence, non pas de sécurité comme certains l’affirment trop aisément, mais de sûreté ainsi que l’entendaient les constituants de 1793, c’est à dire  de «protection accordée par la société à la conservation de sa personne, de ses droits et de ses propriétés ».

 

Mais, pour cela et avant toute chose, il est devenu urgent de rétablir les liens de confiance entre les citoyens et leurs représentants sans lesquels il n’y a pas de représentation démocratique possible. Ce n’est pas aux gouvernants d’essayer de se représenter ce que souhaite l’opinion publique au travers d’une démocratie devenue sondagière, c’est au peuple de construire sa conviction et de faire le choix de ses représentants à l’aune de ses attentes.

 

Jamais l’exigence d’une éducation populaire attachée à construction d’une sociabilité tolérante, au travers d’un partage des savoirs, ne s’est imposée avec une telle force. Jamais, non plus la nécessité d’affranchir le regard que nous portons sur le monde de la crispation que crée un attachement identitaire corseté dans ses certitudes n’est apparue aussi nécessaire. Seule une démarche laïque, respectueuse des singularités, mais attachée à les soumettre à débat permanent, est de nature à ouvrir les voies d’une reconstruction.

 

Elle ne peut être conduite qu’au sein d’une société civile organisée, à la respiration rendue plus libre par l’implication militante que permet un tissus associatif animateur de cette multitude de curiosités individuelles croisées qui pressentent confusément que notre relation au monde ne peut se concevoir en dehors de la relation que nous devons construire avec les autres.

 

C’est de cette conviction qu’est née la Ligue de l’Enseignement il y a 150 ans, c’est à cette tâche que n’a cessé de s’employer la multitude d’associations locales qui la constituent. Pour elles la démocratie participative, dont les vertus semblent être redécouvertes, est moins une injonction qu’une manière d’être, moins une commodité de langage qu’une pratique assumée.

 

Nous devons, en abandonnant le regard un peu myope que nous avons tendance à porter sur nos conditions d’existence, être en mesure de construire un avenir qui ne sera peut-être pas notre, mais dont l’architecture ne peut se concevoir sans l’intégration d’une solide responsabilité à l’égard des générations futures. Nous devons en permanence affirmer que l’avenir ne peut s’envisager hors de la capacité que nous conservons d’en infléchir le cours. Une vision humaniste, comme celle que n’a cessé de promouvoir la Ligue de l’Enseignement, intègre une part essentielle de volontarisme politique. Sauf à renoncer à peser sur notre destin, nous ne pouvons nous satisfaire de la référence, commode mais trompeuse et pleine de danger, à une main invisible qui, au travers d’une mise en cohérence spontanée des égoïsmes individuels, donnerait naissance à l’intérêt général. L’homme libre est un être de volonté qui se met en mesure de discerner les aliénations et de les combattre, qui sait que les dominations s’alimentent du renoncement de ceux qui en sont les victimes.

 

Etre homme c’est aussi, particulièrement aujourd’hui, savoir dire non, savoir résister, conserver la capacité permanente de discerner l’inacceptable et ne point s’y soumettre. C’est poser sur l’autre ce regard plein de générosité qui parvient à construire de la fraternité à partir de l’acception, tout à la fois jumelle et contradictoire, de la ressemblance construite sur l’égalité en droit et dignité, et sur l’irréductible singularité qui plonge ses racines dans une identité assumée. L’identité n’est jamais scandaleuse à condition d’être éclairée par la fraternité.

 

Aussi, comme nous y invite  Albert Memmi, il importe de considérer notre « identité avec attendrissement et  celle des autres avec amitié... Cela ne vous empêche pas d’être solidaire de vos proches, surtout s’ils sont malheureux, ni de vous réjouir avec eux de ce qui vous est commun». Plus, en apparence, la diversité est grande, plus la commune appartenance à l’humaine condition est évidente et rapproche les hommes en faisant de l’Autre où qu’il soit, d’où qu’il vienne, riche de ses espoirs ou accablé par ses soucis un objet prioritaire d’attention, un champ privilégié d’exercice de la sollicitude.

 


Lettre n°9 - Décembre 2016

Ce fameux 9 décembre 1905
 

Le principe de laïcité est bien aujourd’hui instrumentalisé à des fins quelque peu inquiétantes : certains veulent en faire un camp de tranchement pour préserver une identité restreinte ; d’autres en font un mauvais levier pour organiser une croisade attardée contre les musulmans. Et on voudrait l’affubler de qualificatifs destructeurs : positive, restrictive, quand on la souhaiterait à double face.
Pourtant, la loi de séparation de l’Etat et des Eglises votée le 9 décembre 1905 est une loi de LIBERTE. La laïcité, cela veut essentiellement dire que les religions n’interviennent pas dans la vie publique et que l’Etat n’intervient pas dans les affaires des religions.
Rappelons aussi que l’article 1 reconnaît et protège la liberté de conscience.
Et le principe de laïcité, principe constitutionnel, est tout d’abord un concept d’émancipation. Il est aussi un principe d’organisation de la société  qui permet de construire le plus grand dénominateur pour vivre ensemble. La laïcité ne divise pas, elle, mais elle rassemble.
Elle permet de distinguer l’universel – ce qui est commun à tous –, du singulier – ce qui distingue chacun des autres. La laïcité favorise la connaissance, la reconnaissance et l’acceptation des différentes cultures, des convictions et des opinions, en initiant des rencontres et des débats.
Il nous faut nécessairement élargir le principe de laïcité à ce qui menace notre droit à penser par nous-mêmes. « Dans les démocraties actuelles, de plus en plus de citoyens libres se sentent englués, poissés par une sorte de visqueuse doctrine qui, insensiblement, enveloppe tout raisonnement rebelle, l’inhibe, le trouble, le paralyse et finit par l’étouffer. Cette doctrine, c’est la pensée unique, la seule autorisée par une invisible et omniprésente police de l’opinion » (I. RAMONET Le Monde diplomatique).

                                                                                                          René TRUSSES, président

 

 

 

Coup de chapeau à... la Compagnie
   Label Étoile pour la création 
        "Une nuit de Grenade"

 

Cette Compagnie, en résidence au Pari a crée ce spectacle vu, notamment, par 360 lycéens avec la Ligue de l'Enseignement 65.

UNE NUIT DE GRENADE
ou la guerre civile dans les consciences

La Cie Label Etoile nous avait déjà offert un beau spectacle qui opposait Olympe de Gouge à Robespierre, crée cette fois « Une nuit à Grenade ». Encore une fois, tous les faits présentés ne sont pas forcément imaginaires ; ici, François-Henri SOULIE, l’auteur,  se fonde sur des faits historiques qui agissent sur des personnages qui se sont réellement rencontrés. C’est alors seulement que la  réalité prend ses sources dans l’imaginaire de l’auteur.
Juillet 1936, le grand musicien Manuel de FALLA (François CLAVIER) pénètre dans le bureau du Gouverneur Civil José VALDES-GUZMAN (Mathias MARECHAL). Il est bouleversé par l’arrestation du poète Federico GARCIA LORCA, son ami et complice artistique. Avec un entêtement patient, il veut connaître les motifs de l’incarcération. Un long affrontement va s’ensuivre et le Gouverneur prend un malin plaisir à provoquer le réquisitoire du visiteur. Peut-être s’éprouve-t-il lui-même dans cette tourmente engendrée par le franquisme à l’implacable barbarie. De FALLA, lui, le chrétien, lui, le conservateur plaide pour la liberté, pour la justice, la liberté de l’art, pour un réel humanisme. En vain, car nous assistons à une véritable tragédie ; la fin est écrite par avance, le poète sera exécuté, mais notre grand musicien ne veut y croire. Le jeune phalangiste lui-même (Mathieu BOULET), le souffre-douleur du Gouverneur, se révolte intérieurement. C’est dire l’épaisseur des personnages chargés de contradictions ; elle fait la richesse de ce théâtre servi par de remarquables comédiens et, avec une belle humilité, avec précision, par la dramaturgie et la mise en scène (Jean-Claude FALET) qui mise efficacement sur le mécanisme d’une  horlogerie infernale.
Le décor, un bureau sous une toile démontable, les meubles pliants, indiquent fort bien que cette guerre civile est hélas exportable dans l’espace et dans le temps. Des répliques entières pointent la réalité d’aujourd’hui. Et l’on ne peut que frémir lorsqu’il est question de célébrer la mort ou l’ignorance, par exemple.
 L’adhésion de centaines lycéens à ce spectacle est plus que rassurante.

                                                                                              René TRUSSES Ligue de l’Enseignement 65

 

 

 

 

Pétition "Pour le respect de la Laïcité"

A l’occasion du 9 décembre 2016, jour anniversaire de la promulgation de la loi de 1905 de Séparation des Eglises et de l’Etat

Pour le respect de la laïcité

C’est peu de dire que la laïcité va mal : malmenée, manipulée, vilipendée, on n’ose plus s’affirmer laïque par peur des amalgames et des contresens. Principe de paix, elle serait devenue sujet de discorde. Principe d’unité par-delà les différences, on lui assigne des fins identitaires.

L’extrême-droite, de tradition pourtant anti-laïque depuis toujours, veut s’approprier le mot pour mieux distiller son venin xénophobe. Hier les juifs, les arabes, aujourd’hui les musulmans. On ne peut se réclamer de la laïcité, quand on condamne les prières de rue, quand elles se font aux abords des mosquées, mais qu’on les soutient quand il s’agit de l’église Sainte Rita. On n’est pas laïque, quand on se fait le porte-parole des discours les plus réactionnaires du Vatican en appelant à la suppression du Planning familial.

Non, l’Islam ne serait pas par nature plus hermétique aujourd’hui à la laïcité que ne l’était le culte catholique en 1905. La laïcité n’a pas à s’adapter à une religion, de même qu’aucun croyant ne peut réclamer de droits particuliers. La République est séparée des religions, elle n’a pas à organiser les cultes.